Les biomarqueurs : définition et rôle en nutrition

Dans le langage courant, on utilise parfois l’image de la prise de sang comme celle d’un « tableau de bord » de notre santé. Les biomarqueurs en sont les aiguilles. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un biomarqueur est « une caractéristique mesurée objectivement et évaluée comme un indicateur de processus biologiques normaux, pathologiques, ou de réponses à une intervention ».

  • Évaluation de l’état nutritionnel : Valider qu’une personne est en déficit ou en excès d’un micronutriment (par exemple, le fer ou la vitamine D).
  • Prédiction des risques : Anticiper l’apparition de maladies liées à l’alimentation, comme le diabète de type 2 ou certains cancers.
  • Suivi des interventions : Mesurer l’effet réel d’un changement alimentaire, indépendamment des biais déclaratifs possibles sur les questionnaires alimentaires.

Dans la recherche, ils permettent donc de transposer la nutrition du domaine de la perception (ce que je mange, ce que je pense manger) à celui du mesurable et du vérifiable (ce que mon organisme a absorbé, transformé, stocké).

Trois catégories phares de biomarqueurs en nutrition

On distingue principalement trois grandes classes de biomarqueurs utilisés en nutrition : les biomarqueurs d’exposition, d’effet et de susceptibilité. Voici comment ils s’articulent :

  1. Les biomarqueurs d’exposition, qui tracent la présence ou la quantité d’un nutriment ou d’un composé alimentaire dans l’organisme (ex : taux sanguin de lycopène comme reflet de la consommation de tomates).
  2. Les biomarqueurs d’effet, qui mesurent l’impact d’un aliment ou d’un régime sur des fonctions biologiques précises (ex : augmentation des HDL cholestérol après une supplémentation en acides gras oméga-3).
  3. Les biomarqueurs de susceptibilité, qui révèlent la sensibilité individuelle à certains aliments ou nutriments (ex : polymorphismes génétiques influençant la métabolisation de la caféine).

Cette classification, devenue classique, a notamment été détaillée dans des articles du Journal of Nutrition, et constitue la base méthodologique de la plupart des recherches translationales modernes (Willett, 2003).

Les biomarqueurs les plus utilisés en nutrition : focus sur quelques exemples emblématiques

Les vitamines et oligo-éléments : sentinelles du métabolisme

Les dosages de vitamines (A, D, E, B12, folates…) et d’oligo-éléments (fer, zinc, iode, sélénium…) sont omniprésents. Ce sont eux qui permettent d’écarter les carences ou de confirmer l’absorption efficace des apports alimentaires, notamment dans la prévention des pathologies chroniques.

  • Vitamine D : Plus de 80% des Européens ont des taux inférieurs au seuil recommandé de 30 ng/mL en hiver (étude nationale SU.VI.MAX, 2016).
  • Ferritine : Premier marqueur pour repérer la carence martiale, qui touche jusqu’à 15% des femmes en âge de procréer en France (source : INSERM).

Les lipides sanguins : miroir de l’alimentation grasse

Le profil lipidique est à la nutrition ce que l’indice de performance est aux sportifs. Cholestérol total, LDL, HDL, triglycérides : chacun reflète non seulement la quantité de lipides consommés mais aussi leur type (animaux/végétaux, saturés/insaturés) et la capacité de l’organisme à les métaboliser.

  • Cholestérol HDL : Favorisé par la consommation de poissons gras, d’huiles riches en oméga-3.
  • LDL-cholestérol : Corrélé positivement à une alimentation riche en acides gras saturés (Sacks FM, JACC, 2017).
  • Triglycérides : Sensibles à la consommation de sucres raffinés et de boissons sucrées.

Les marqueurs du métabolisme glucidique : révélateurs du stress glycémique

Que se passe-t-il après l’ingestion d’un toast beurré ? Les variations de la glycémie et de l’insuline racontent toute l’histoire. Dans le domaine de la recherche nutritionnelle, plusieurs marqueurs se distinguent :

  • Glycémie à jeun et post-prandiale" pour diagnostiquer précocement les troubles du métabolisme glucidique.
  • Hémoglobine glyquée (HbA1c) : Reflet de la glycémie moyenne sur trois mois, précieux pour toutes les études d'intervention sur le sucre.
  • Indice HOMA-IR : Évaluation de l’insulino-résistance, très utilisé dans les recherches sur le régime méditerranéen ou les stratégies de prévention du diabète (Metabolites, 2022).

Les acides gras : archives de l’alimentation

La composition en acides gras dans les membranes des globules rouges ou les tissus adipeux fonctionne comme une « boîte noire » alimentaire, enregistrant fidèlement via leur profil la nature des graisses absorbées (ex : oméga-3 marine, oméga-6 végétale). Les études épidémiologiques s’appuient largement sur ces mesures pour quantifier l’exposition réelle à des acides gras spécifiques, parfois jusqu’à plusieurs mois après la consommation (EJN, 2014).

Les marqueurs de l’inflammation et du stress oxydatif : témoins discrets de l’équilibre

Un régime alimentaire déséquilibré, riche en produits transformés et pauvre en végétaux, active la « micro-inflammation », prédisposant à de nombreuses maladies chroniques. Les biomarqueurs clés sont alors :

  • CRP ultra-sensible (CRP-us) : Un taux élevé signale un état pro-inflammatoire occulté par les questionnaires traditionnels.
  • Interleukine 6 (IL-6) et TNF-alpha : Hors normes en cas d’apports déséquilibrés ou chez les sujets obèses (Trends in Endocrinology & Metabolism, 2019).
  • Dosages d’antioxydants plasmatiques : (vitamine C, E, caroténoïdes...) utilisés dans l’étude des régimes végétaux/antioxydants.

Méthodes de recueil et d’analyse des biomarqueurs nutritionnels

Longtemps limitées au simple dosage sanguin, les méthodes se sont multipliées ces dernières années, rendant les études plus précises et moins invasives.

  • Sang : Classique mais parfois réfractaire aux grands échantillons – prélèvements veineux ou capillaires.
  • Urines : Idéales pour suivre l’excrétion de sels minéraux, d’isoflavones ou d’autres marqueurs de consommation récente (Monteiro JP, 2014).
  • Cheveux et ongles : Témoin de l’exposition chronique, par exemple pour les minéraux ou le mercure des produits de la mer.
  • Salive, sueur : De nouveaux terrains à explorer grâce aux microcapteurs et tests rapides non invasifs.

La miniaturisation des techniques (spectrométrie de masse, chromatographie, immuno-essais haut débit) permet aujourd’hui de multiplier les échantillons et d’analyser des panels élargis de biomarqueurs avec une robustesse inédite.

Des biomarqueurs aux recommandations : comment passe-t-on du laboratoire à la prévention ?

Un chiffre parle : la vitamine D n’a pas été intégrée aux protocoles de prévention des fractures sur simple base théorique, mais parce que des études sur les biomarqueurs intégrant des cohortes de centaines de milliers de participants (ex : méta-analyses Cochrane, 2017) ont établi un lien direct entre le taux sérique et le risque de fracture ostéoporotique. On retrouve le schéma sur le cholestérol, le folate, les acides gras trans…

Pour illustrer ce processus, rien de tel que la métaphore de la « ceinture de sécurité » : un biomarqueur ne supprime pas le risque, mais il permet d’agir plus tôt, en identifiant les faiblesses invisibles à l’œil nu.

Grâce à l’avènement des « cohortes biobanques » (ex. UK Biobank, Nutrinet-Santé), les chercheurs peuvent désormais croiser données alimentaires, génétiques et biologiques pour affiner les recommandations. Ces croisements bouleversent la prévention : ils identifient les individus « répondeurs » ou « non-répondeurs » à un aliment, inaugurant l’ère de la nutrition personnalisée.

Limites, défis éthiques et perspectives

Les biomarqueurs, malgré leur puissance, comportent aussi des zones d’ombre :

  • Variabilité individuelle : Le taux de certains marqueurs (comme le fer ou le cholestérol) dépend d’autres facteurs (activité physique, infections, statut hormonal, génétique…).
  • Effet « caméléon » : Un marqueur peut refléter plusieurs processus à la fois (ex : CRP élevée = alimentation pro-inflammatoire ou simple infection virale ?).
  • Accès inégalitaire : Tous les patients n’ont pas accès aux mêmes tests ; les campagnes de prévention peinent encore à intégrer ces outils à grande échelle hors de la recherche.
  • Questions éthiques : Garder la confidentialité des résultats et éviter le surdiagnostic ou l’anxiété injustifiée.

Le défi pour les années à venir ? Développer des panels plus spécifiques, plus accessibles et couplés à l’intelligence artificielle, pour prédire de façon précise qui bénéficiera le plus d’une stratégie nutritionnelle donnée.

Des marqueurs pour agir, pas pour culpabiliser

Les biomarqueurs donnent des repères tangibles : leur but n’est pas d’ajouter une pression supplémentaire ou de transformer la prévention en parcours du combattant. Ils sont là pour permettre à chacun – clinicien comme citoyen – d’ancrer ses choix alimentaires dans du concret, loin des promesses marketing et des simples intuitions. La recherche avance à grand pas : un jour, peut-être, suivrons-nous notre inflammation ou notre absorption du fer sur notre smartphone comme nous suivons nos pas… En attendant, mieux comprendre ces indicateurs, c’est déjà faire le premier pas vers une prévention individualisée et éclairée.

Sources principales : OMS, INSERM, Journal of Nutrition, European Journal of Clinical Nutrition, Trends in Endocrinology & Metabolism, ANSES, Cochrane Database

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